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DU BLOCKBUSTER AU FILM D’AUTEUR : L’IMPRO COMME AU CINÉMA

DU BLOCKBUSTER AU FILM D’AUTEUR : L’IMPRO COMME AU CINÉMA / 23 juin 2016

Par Laurent Mazé

Du blockbuster au film d'auteur

Comme un film destiné à être distribué dans les salles de cinéma, un spectacle d’improvisation doit s’adapter aux circonstances externes, voire les affronter, ou encore affirmer son identité propre pour pouvoir trouver son public. Petit tour d’horizon totalement improvisé.

Le blockbuster au cinéma est une sorte de formula show, un produit déjà éprouvé par de nombreux producteurs, scénaristes et réalisateurs, qui doit trouver son public dans un laps de temps limité. Même si son sujet doit rester unique s’il veut tenir son rang, le blockbuster reprend les thématiques souterraines et la même grammaire cinématographique qui attirent le spectateur du cinéma « grand public ». Ainsi, le match d’improvisation (ou le catch-impro dans une moindre mesure) pourrait s’apparenter au blockbuster d’impro : il a été joué maintes et maintes fois par d’innombrables troupes ou ligues, il est de par son décorum foncièrement destiné à rencontrer un grand public dans des grandes salles et il utilise des codes de jeu, à travers ses règles ou ses catégories, qui doivent être immédiatement reconnaissables du public et des joueurs et joueuses des différentes ligues et troupes, d’autant que les matchs provoquent souvent des rencontres improvisées d’un soir, pendant lesquelles il faut que les liens se tissent rapidement entre participants. Mais le musicien, le maître de cérémonie, le régisseur lumière ou l’arbitre peuvent apporter leur touche artistique. Et, encore plus important, les joueurs et joueuses se doivent de faire entendre chacun et chacune leur petite musique personnelle pour que le show ne les emporte pas corps et biens dans un magma où les identités de jeu seraient englouties. Sacré défi.

Le film de moyenne production est censé avoir plus de temps pour s’installer dans une salle, car le producteur qui a cru à ce film a d’abord été avant tout attiré par un parti-pris fort ou une thématique originale. Ce n’est pas le film qui viendra au public, mais le public qui viendra au film. Cependant, de par son budget, son casting, son écriture calibrée, le film de moyenne production veut tranquillement emmener le spectateur grand public vers des contrées moins sûres. Il le prend par la main, sans le brusquer, il lui rejoue les codes du blockbuster qu’il transgresse chemin faisant. Le mal nommé « cabaret d’impro » ou toute autre forme qui enchaîne les improvisations courtes pourrait ressembler au film de moyenne production. Il se joue dans des petites salles ou dans des bars et affirme ainsi d’emblée sa non-ambition d’attirer un très grand public. Toutefois, il utilise certains codes du blockbuster et y insuffle de l’intime, du petit, du « close-up d’impro », tout ce que réclame un lieu plus petit. S’il est trop criard, s’il veut voir trop grand, le « cabaret d’impro » joue alors au blockbuster avec des fausses notes. Ici, c’est moins la projection vers le public que le doux accaparement du spectateur qui compte.

Le film d’auteur au cinéma ne peut pas être qualifié à proprement parler de petite production. Au contraire, il fait parfois montre de gros moyens. C’est plus son ambition formelle et thématique qui le caractérisent. Le film d’auteur existe pour lui-même a priori, il n’a aucune ambition d’aller conquérir le public, il souligne plutôt les obsessions de son concepteur. Il part de l’intériorité qui va percoler vers l’extérieur en un patient goutte-à-goutte. Il dit d’emblée au public qu’il ne présente pas de codes reconnaissables. Le spectateur sait à quoi s’attendre, c’est-à-dire rien de ce à quoi il pourrait s’attendre. Ou alors, le film d’auteur se répète et n’écrit plus. Le format long d’improvisation peut avoir l’ambition du film d’auteur, même si ce n’est pas forcément la durée des improvisations qui définit le « film d’auteur du spectacle d’impro ». Le format long est porté par des comédiens et comédiennes qui cherchent d’autres sensations que celles expérimentées dans des spectacles plus mainstreams. Le format long, s’il est ambitieux, doit avoir un fort parti-pris narratif, esthétique, formel. Le format long d’impro dit en creux au spectateur qu’ici, il n’est pas interdit d’expérimenter la frustration, le malaise, le questionnement entre deux scènes, choses moins audibles pour des spectacles plus mainstreams. Il n’est pas plus noble à priori, mais il s’adresse entre autres à un public d’impro plus averti, qui est peut-être lassé des spectacles grand public où tout se joue vite. Mais le « film d’auteur d’impro » a besoin d’auteurs, c’est à dire de concepteurs, de metteurs en scène, de directeurs de troupes ou compagnies qui signent leurs spectacles, démarche encore minoritaire dans le monde de l’impro où règne le joug du collectif. « Le film d’auteur d’impro » peut même devenir expérimental, des expériences d’un soir qu’on ne refera plus. Nombre de spectacles créés in situ dans des festivals d’impro appartiennent à cette catégorie.

Ainsi, on ne dira pas à l’improvisateur/trice : « Dis moi dans quel spectacle d’impro tu joues, et je te dirai qui tu es. » On lui conseillera plus : « Dis moi dans quel spectacle d’impro tu joues, et je te dirai comment tu dois t’attendre à jouer. » Ce conseil peut s’avérer parfaitement scandaleux pour tout(e) improvisateur/trice libre comme l’air qui se respecte, mais c’est ainsi. Pour que sa petite musique puisse se faire parfaitement entendre, aussi délicate soit-elle, le/la comédien(ne) d’impro doit d’abord identifier les instruments à sa disposition et l’acoustique de la salle.

Le public d’impro a aussi une responsabilité induite quand il assiste à un spectacle. On ne s’attend pas à ce qu’il réclame à un spectacle d’impro d’être autre chose que ce qu’il est. Si un spectateur de match d’impro se plaint du côté punchy et zappeur du match dans sa durée, c’est qu’il s’est trompé de salle. C’est pareil pour le spectateur de format long qui ne supporte pas les longs instants de suspension. Il a mal lu le pitch du spectacle. Dis-moi ce que tu regardes, et je te dirai quelles nuances tu peux trouver dans le tableau.

 

Laurent Mazé

Directeur artistique de Paris Impro

 

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