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LE CAUCUS, ENNEMI DE L’IMPROVISATEUR ?

LE CAUCUS, ENNEMI DE L’IMPROVISATEUR ? / 19 mai 2016

Par Laurent Mazé

Caucus

© Juliette Agnel

Le caucus, ces fameuses 20 à 30 secondes avant le début d’une improvisation, pendant lesquelles les improvisateurs se concertent pour savoir comment commencer l’impro, s’inscrit dans une démarche paradoxale pour tout(e) improvisateur/trice qui se respecte. En effet, pourquoi vouloir se mettre d’accord sur de l’imprévu ? Tentatives de réponses.

 

Le caucus, révélateur de notre peur d’improviser

N’importe quel(le) comédien(ne) d’impro va à un moment de sa « carrière » buter sur cette question : pourquoi on se concerte avant le début d’une impro ? Se poser la question, c’est de toute façon s’ouvrir des perspectives intéressantes sur la nature même de l’art improvisé. La pratique du caucus est très développée dans le monde de l’improvisation, en tout cas en France elle semble toujours dominer. Le fait de commencer une impro sans concertation reste minoritaire. Le format « cabaret »/ »impros courtes » est sans doute l’endroit où on se concerte le plus. La question qu’on devrait se poser est la suivante : on se concerte pour se dire quoi ? Si c’est pour raconter le début de l’impro pour ensuite le réinterpréter, autant trouver directement le début et le propos de cette improvisation dans les premières secondes sur le plateau, non ? Imaginez deux personnes qui se rencontrent pour discuter, mais avant de discuter, elles se mettent d’accord pour savoir comment la discussion va commencer. Pourtant, l’art de la communication, c’est justement l’art de l’écoute et de l’ajustement. L’improvisation n’est-elle pas elle-même une conversation physique, sensorielle, émotionnelle à bâtons rompus qui doit justement son intérêt et son goût épicé à ces premières secondes d’ajustement ? Trop souvent, on voit dans des spectacles d’impro de type « cabaret » des premières secondes d’impro laborieuses où des comédiens non connectés interprètent sans conviction ce qu’ils viennent de se dire. Pire, quand il se passe quelque chose d’inattendu, on voit ceux ou celles qui tentent de respecter le caucus imposer cette loi d’airain à tout le monde, quitte à sacrifier ces secondes d’inattendu.

 

Le caucus, instrument de censure

Dans certaines troupes, le caucus obligatoire peut même devenir un instrument de censure d’idées émises par tel(le) ou tel(le) joueur/ joueuse qui, las(se) des refus de leurs partenaires, finira par se taire, alors que si ce(tte) joueur/joueuse avait émis cette proposition directement sur le plateau, ses partenaires n’auraient eu d’autre choix que de suivre la proposition. Une des choses les plus émouvantes et revigorantes pour un coach est de voir un de ses « élèves » reprendre goût à l’art improvisé dès qu’on supprime le caucus en spectacle. Ce n’est certes pas une condition suffisante pour se lâcher, mais amorcer la pompe a au moins le mérite de voir l’eau qui en sortira. Elle peut être fluide, belle, libre, sauvage. La quintessence de l’impro, en somme. La censure et le contrôle peuvent s’exercer encore plus dans les formats longs quand certains ou certaines prévoient deux ou trois scènes d’avance au détriment des impulsions des taiseux.

 

Oui au caucus, mais pour un vrai parti-pris théâtral et d’écriture

Alors quoi ? Le caucus ne servirait donc à rien ? Non, bien entendu. Il n’y a qu’à se pencher sur les bonnes pratiques du caucus. Le meilleur caucus, c’est celui qui ne dit pas ce qu’on va faire, mais ce qu’on va dire en sous-texte et comment on va le dire. L’une des pratiques de caucus les plus intéressantes est celle avant les improvisations comparées en match d’impro car elle se situe justement en comparaison d’une autre proposition. La question du parti-pris esthétique, narratif, politique même, devient essentielle : il y a quelque chose à défendre, en regard d’une autre proposition.

En mode « cabaret », le caucus peut se transmettre en une fraction de seconde. Imaginez une troupe d’impro dont les caucus ne font qu’un mot : « sensible », « léger », « pathos », « thriller », etc. Avec un mot, on donne une information clé sur la couleur qu’on veut donner à la prochaine improvisation, parce qu’elle appartient à un corpus qui doit être varié en rythme et en pulsations. Mais on laisse aussi intactes ces premières secondes magiques où on se cherche.

En mode format long, le caucus devient quasiment inutile car il tue le flow de l’écriture collective de longue haleine, cette expérience optimale à laquelle tout(e) improvisateur/trice doit goûter pour grandir et repousser ses limites. Il n’est naturellement pas interdit de se repréciser rapidement en coulisses un enjeu, mais écrire les scènes à l’avance est tout simplement à proscrire.

Quelque soit le format, la caucus doit être utilisé pour ce qu’il est dans son essence même : une discussion sur un point de vue à adopter entre artistes. Et s’il n’y a pas de caucus sur le point de vue, on le trouvera chemin faisant.

 

Laurent Mazé

Directeur artistique de Paris Impro

 

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